PIAZZOLLA ! le « Villa-Lobos » argentin ! « Lefty » (gaucher)
Astor Piazzolla (1921-1992) était un bandonéoniste et compositeur argentin. Il fut le musicien le plus important de la seconde moitié du XXe siècle pour le tango. Son oeuvre, bien que critiquée de son vivant pour son style trop novateur, a marqué l'histoire de ce genre musical.
Piazzolla en quelques dates !
Astor Piazzolla est né le 11 mars 1921 à Mar del Plata
(Argentine). Il vit de 1924 à 1937 à New York avec ses parents. Il commence à
étudier le bandonéon en 1930, puis le piano avec Bela Wilda, élève de
Rachmaninov.
De retour en Argentine, il étudie la composition avec Alberto Ginastera et
intègre l'orchestre d'Anibal Troilo.
En 1952, il obtient une bourse pour étudier en France avec Nadia Boulanger qui
l'encourage à créer sa propre musique. De retour, il crée deux groupes,
l'Octeto Buenos Aires et l'Orchestre à cordes, avec lesquels il révolutionne
toute la musique de Buenos Aires, s'attirant des critiques acerbes. Boycotté
par les médias pour son « tango nuevo », il part travailler comme arrangeur à
New York en 1958.
A son retour, il crée son quintette, convaincu que le tango est une musique à
écouter et non à danser. Malgré les critiques qu'il subit dans son propre pays,
Piazzolla triomphe à l'extérieur.
En 1967, il collabore avec le poète Horacio Ferrer pour l'opéra Maria
de Buenos Aires, et en 1969 participe au succès mondial de « Balada
para un loco » interprété par Amélita Baltar.
En 1971, il fonde son Noneto avec lequel il conquiert le monde. En 1974, il
joue avec Gerry Mulligan, et en 1986 avec Gary Burton. Il écrit des musiques de
films et compose énormément.
De santé fragile, très nerveux, dès 1974 il a des problèmes de santé.
De 1979 à 1988, Astor Piazzolla renoue avec son quinteto d'avant avec Pablo
Ziegler au piano, Hector Console à la basse, Oscar Lopez Ruiz puis Horacio
Malvicino à la guitare et Fernando Suarez Paz au violon.
En 1988, Piazzolla dissout le quintette qui lui donna une notoriété mondiale.
Après dix années de concerts et de tournées internationales, il décide de
former un groupe qui rappelle l’Octeto Buenos Aires, un sextuor qu’il organise
dès 1989.
Une thrombose cérébrale l'alitera de 1990 jusqu'à sa mort le 4 juillet 1992 à
Buenos Aires.
Piazzolla ! Le Père du Tango moderne
Le Tango, depuis les années vingt, tout en évoluant et se
transformant, a gardé une même identité stylistique. Astor Piazzolla dans les
années soixante opère une rupture esthétique et conceptuelle de la musique du
tango. Il est, dès lors, sujet à polémique sur la légitimité de son
appartenance au « genre Tango » ! Jusqu’à Piazzola, l’évolution
du tango est liée à une diffusion de plus en plus large en Argentine et surtout
à l’extérieur. Dans les années soixante, le tango semble se figer sous la forme
d’un « patrimoine culturel », témoin d’un passé florissant. La
modernité de Piazzolla est alors ressentie par les aficionados, comme une
défiguration de l’identité Argentine. Piazzolla écrit un tango instrumental de
concert, l’amputant de deux composantes fondamentales : la danse et la
poésie (il reviendra sur cette dernière avec sa collaboration avec Horacio
Ferrer) ! Pourtant Piazzolla connaît un énorme succès que seul peut lui
envier un Carlos Gardel. Pourquoi ? Sans doute, est-il plus aisé
d’exporter une musique de concert dans les années soixante, qu’une musique
destinée à la danse dont la pratique demande un long apprentissage. Ensuite,
son « langage » musical résulte du métissage de trois cultures :
afro-américaine, latino-américaine et européenne. Il passe son enfance aux
Etats-Unis où il s’imprègne de Jazz, sa jeunesse en Argentine où il devient un
bandonéoniste hors pair (qualités n’échappant pas à Anibal Troilo), et enfin un
voyage d’étude en France auprès de Nadia Boulanger, lui permet de se
familiariser à la musique « savante occidentale » ! Du Jazz, il
tire les accords à quatre sons et l’incorporation d’instruments comme la
batterie, par exemple. Du tango, il conserve l’aspect rythmique, le phrasé, les
modes de jeu et surtout la couleur instrumentale (bandonéon, piano, violon,
contrebasse). De la musique « savante occidentale », il tire le
« contrepoint » (la fugue comme dans « Muerte
del Angel » ou « Primavera portena), mais il s’inspire aussi de
compositeurs comme Bela Bartok ou Igor Stravinsky.
Mais il est un grand créateur, il apporte les modifications
de tempo alternant les séquences très rythmiques et celles mélodiques (adios
Nonino, Otono porteno…). Il allonge la durée des tangos jusqu’à 6mns, et même
10 mns (Contrabajissimo, Mumuki, Operacion tango…). Il innove sur la rythmique
avec son accentuation irrégulière en de multiples trames dans un même thème. Il
laisse quelques sept cent cinquante compositions qui vont des tangos pour
quintette aux concertos pour bandonéon et orchestre, en passant par la cantate
« Maria de Buenos aires » !!!
Piazzolla a réalisé de nombreux arrangements pour Troilo,
essayant d’introduire des influences de musique classique avec un désir
constant de changer les structures du Tango. Quand Troilo les entendait aux
répétitions, il arrêtait tout en disant « Les gens viennent pour danser,
pas pour écouter, et c’est bien comme ça » et il changeait tout… Est-ce la
raison pour laquelle Piazzolla n’aimait pas la musique pour la danse ?
Symbole du « vieux tango » qu’il voulait changer ? Pourtant, il
y eut des gens pour danser sur les nouvelles musiques. Juan Carlos Copès, un
des plus grands chorégraphes de tango de tous les temps, fut aussi un grand ami
de Piazzolla. La dernière fois qu’ils se rencontrèrent fut en 1989, à Rio de
Janeiro où Copès donnait un spectacle de danse basé sur Maria de Buenos Aires.
Piazzolla en lui disant au revoir, lui murmura à l’oreille : « qui a
dit que Piazzolla n’était pas pour la danse ? » …
Astor Piazzolla, ou le tango de la
révolution
Père du tango moderne, Astor Piazzolla a donné au tango ses
lettres de noblesse. Mais la révolution musicale à la renommée internationale
de son « tango nuevo » incarne également de façon moins évidente le
renouvellement social et politique de l’Argentine.
En Argentine, le tango est plus qu’une tradition, c'est une
fondation culturelle immuable. Dans un pays où, selon le proverbe, tout peut
changer sauf le tango, Astor Piazzolla est un ouragan dévastateur, ennemi juré
des partisans du tango traditionnel. En saisissant l’esprit du tango et en
l’exprimant à travers une nouvelle voix savante aux influences classique et
jazz, Piazzolla porte la musique d’une danse populaire argentine pour la
transformer en genre phénomène mondial : le tango nuevo.
Mais cette révolution musicale ne sera pas sans résistance
de la part des partisans du tango traditionnel, et fait écho des
bouleversements politiques et sociaux de l’Argentine qui feront de Piazzolla le
model d’un renouvellement social et culturel auprès de la jeune génération
argentine.
Le tango, par le jazz et le classique
Fils d‘immigrés italiens, en 1924, la famille s’installe à
New York. Pour ses neufs ans, le père d’Astor lui offre un bandonéon,
instrument typique du tango de son pays natal qui lui manque tant. Mais le
jeune homme semble plus intéressé par la musique qu’il entend s’échapper des clubs
de jazz comme le Cotton Club, où il écoute de loin des artistes tels que Duke
Ellington et Cab Calloway. Il découvre également la musique classique par son
voisin, le pianiste Bela Wilda, ancien élève de Sergei Rachmaninov avec lequel
il joue des transcriptions de Bach sur son bandonéon.
C’est à New-York que Piazzolla croise le grand Carlos
Gardel, célèbre musicien de tango. Le tanguero remarque le
talent indéniable au bandonéon du jeune Astor et propose à ce dernier de
l’accompagner sur une tournée en Amérique du sud. Le père d’Astor, grand
admirateur de Gardel, refuse cette proposition prestigieuse car son fils est
encore trop jeune. Le 24 juin 1935, alors en pleine tournée en Colombie,
l’avion de Carlos Gardel s’écrase, ne laissant aucun survivant.
De retour à Buenos Aires en 1938, Piazzolla rejoint l’année
suivante l’ensemble du célèbre tanguero Anibal Troilo en tant
que bandéoniste et arrangeur. Face aux idées musicales peu orthodoxes de
Piazzolla, Troilo avise sa nouvelle recrue : « S’il te plait
n’ajoute pas de notes à ma musique […] Les gens ne vont pas
aimer et ne danseront pas. » Ainsi naissent les sentiments de
frustration d’Astor Piazzolla envers le tango traditionnel. Selon lui c'est une
musique pour les oreilles et non pour les pieds, et se sent retenu par les
traditions jusqu’alors immuables du tango.
Souhaitant créer ses propres œuvres, il commence en 1941 des
études de composition avec le compositeur Alberto Ginastera (sous les conseils
d’Anton Rubinstein, alors de passage à Buenos Aires). De plus en plus frustré,
il quitte l’ensemble de Troilo en 1944 et fonde son premier orchestre deux ans
plus tard, l’Orquesta típica avec lequel il peut finalement créer sa propre
musique influencée par Bartók, Stravinsky et Bach. Ses tangos aux accents
percussifs, aux harmonies dissonantes et aux formes complexes, avec du
contrepoint et des fugues, ne peuvent qu’interpeller les tangueros et
publics traditionnels, partisans de l’esprit nationaliste et traditionaliste
instauré par le président argentin Juan Perón.
Piazzolla vs Perón, ou le tango de la
politique
Souhaitant rassembler son pays sous une seule idée politique
et culturelle, le président nationaliste Juan Perón se tourne dans les années
1940 vers le tango comme symbole fédérateur. L’appropriation politique du tango
traditionnel, alors à son apogée en Argentine, sert à renforcer le discours
nationaliste et populaire de Perón, fermement opposé aux influences politiques
et culturelles étrangères.
Face au Perónisme, la musique d’Astor Piazzolla représente
une menace aux yeux de l’état. En associant au tango, pilier de l’identité
argentine, des influences américaines et européennes, tout en abandonnant
progressivement les qualités typiques du genre, Piazzolla affirme clairement sa
volonté de contrer le traditionalisme politique et culturel stagnant de son
pays.
Un tango houleux
C’est dans ce climat fragile que Piazzolla, encouragé par
Ginastera, présente sa Sinfonía Buenos Aires au concours
Fabian Sevitzky de 1953 à la Radio del Estado. Nommé vainqueur, son œuvre est
créée par Sevitzky lui-même le 16 août dans Ie grand amphithéâtre de la faculté
de droit de Buenos Aires :
Un véritable succès pour Piazzolla, malgré la réception
houleuse de la création. Comme son héros Stravinsky à Paris en 1913, le public
s’émeut violemment face à son œuvre qui ose inclure un bandonéon dans un cadre
symphonique. Non seulement critiqué par la haute culture musicale pour avoir
fait sonner une musique populaire des faubourgs sur une scène réservée aux plus
grands chefs-d’œuvre de la musique classique, Piazzolla se retrouve également
rejeté par les plus grands défenseurs du « vrai » tango, accusé
d‘avoir trahi la tradition du genre et renié son patrimoine argentin. Malgré ce
rejet, cette victoire offre à Piazzolla une opportunité non des moindres dans
sa carrière, une bourse pour aller étudier à Paris avec Nadia Boulanger.
La naissance du Tango nuevo
Comme d’innombrables compositeurs, c’est auprès de Nadia
boulanger que Piazzolla finira par découvrir sa propre voie. Installé à Paris
en 1954, il commence par lui présenter au piano ses différentes compositions
classiques. La fine pédagogue discerne immédiatement les différentes traces de
Bach, Ravel, Stravinsky, Bartók et Hindemith, mais affirme ne pas entendre la
musique de Piazzolla.
Ce dernier, honteux de jouer du tango devant elle, lui
présente finalement une de ses œuvres de tango au bandonéon. « Ceci est
votre musique, vous pouvez jeter le reste », exclame Boulanger après
seulement quelques minutes. Jusqu’alors tiraillé entre la musique de son
héritage argentin et son désir de devenir un compositeur sérieux d’œuvres
modernes et complexes, Piazzolla comprend finalement que l’un ne doit pas
exclure l’autre.
De retour à Buenos Aires en 1955, Piazzolla est déterminé à
lancer fièrement ce qu’il avait timidement commencé en 1946. Mais à son retour,
la ville est méconnaissable. Suite au coup d'Etat militaire de 1955
autoproclamé Revolucion Libertadora, et l’exile de Perón, la
culture argentine subit de nombreuses évolutions et changements radicaux.
Maintenant sous l‘emprise d‘une américanisation rampante, Buenos Aires devient
une ville obsédée par le moderne et le nouveau. Toute traçe de Perón est effacée,
et le tango traditionnel, son arme symbolique, n’est pas épargné.
Ce vent de modernité emporte avec lui les restes de la
« tangomania » maintenant démodée, laissant la place au tango nuevo d’avant-garde
de Piazzolla. En seulement quelques semaines, Piazzolla compose et enregistre
une série d’œuvres et d’arrangements influencées par les improvisations du
jazz, et même Ie nouveau son de la guitare électrique, la batterie, des blue
notes, de la polyrythmie, de formes complexes et d’harmonies audacieuses. Une
expansion du tango par le dialogue entre les différents courants musicaux de
l’époque.
Piazzolla fonde en 1955 l’Octet de Buenos Aires, avec lequel
il va acquérir une renommée internationale. Mais à Buenos Aires, on critique
toujours ses tendances modernistes et son envie de faire du tango un genre
noble et moderne. Il est peu programmé à la radio, et les traditionalistes
apprécient toujours peu sa trahison musicale : Piazzolla se voit même un
jour recouvert d’essence par un membre du public et échappe de peu à une mort
par le feu. Pour Piazzolla, cette virulence ne fait que l’encourager :
« La pire des choses qui pourraient m’arriver serait que 90% pourcent
des gens aiment ma musique. Cela voudrait dire que je recule » avoue
Piazzolla lors d’une interview avec le Washington Post en mai 1988.
Mais si le tango nuevo de
Piazzolla reste un affront aux valeurs traditionnelles et conservatrices
argentines, les jeunes publics libéraux voient en la musique novatrice de
Piazzolla, aux influences internationales, une représentation symbolique des
évolutions sociales et politiques tant nécessaires, un pont entre l’Argentine
et l’international jusqu’alors interdit par le Perónisme. En partageant
son tango nuevo dans son pays mais aussi à
l’international, Piazzolla lutte non seulement contre l’établissement
nationaliste mais incarne également à l’étranger l’image d’une nouvelle
Argentine, avec un nouveau son et une nouvelle identité culturelle, moderne et ouverte.
Un tango nuevo pour une nouvelle
Argentine
Malgré le fait qu’il soit largement épargné en Argentine de
la purge culturelle anti-Peróniste et anti-tango des années 1960, c’est en
Europe que Piazzolla trouve la liberté d'esprit et de créativité artistique
qu’il cherche tant. Dès les années 1970, Piazzolla passe la majorité de son
temps en Europe à promouvoir sa musique et la musique de son pays tant aimé
malgré tout. C’est à Paris, où il fut réuni avec le tango presque 20 ans plus
tôt, qu’il enregistre l’une de ses œuvres les plus célébrées au titre révélateur : Libertango,
ou le tango d'un Piazzolla finalement libre.
Mais si Astor Piazzolla et l'Argentine entretiennent une
relation houleuse de son vivant, le père du tango nuevo sera
réuni avec son pays natal dans ses derniers moments. Suite à une hémorragie
cérébrale à Paris le 5 août, la star argentine est rapatriée par avion en
urgence à Buenos Aires le 11 août 1990, retour personnellement arrangée par le
président argentin Carlos Menem. C’est à Buenos Aires que Piazzolla tire sa
révérence en 1992, son immense succès et son rayonnement du tango et de la
culture argentine finalement reconnus par son pays.
Sources : Christine Chazelle ; Alfredo
Gusman ; Fabrice Hatem ; France Musique !
"Libertad" livre de Sébastien Authemayou et Marielle Gars !
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