Eduardo AROLAS ! "El Tigre del Bandoneon"

 

L’aventure humaine et musicale du tango révèle tout au long de son histoire, de merveilleux personnages plus riches les uns que les autres. Mais les pierres angulaires, les épiphénomènes ne sont pas si nombreux, comme par exemple Carlos Gardel à propos du tango chanté ou encore Astor Piazzolla qui révolutionna la musique de concert, sans parler des grands créateurs du début comme Bardi, Greco ou Firpo.

Eduardo Arolas, malgré sa courte et tumultueuse carrière, entre très tôt dans la légende, faisant de lui l’un de ces monstres sacrés.


Les enregistrements originaux du Maître sont peu nombreux mais ses compositions, continuellement reprises, laissent une production importante, dans tous les styles (même jazz) tout au long de cette belle aventure musicale et humaine qu’est l’histoire du tango.


Catalan Français d’origine, Lorenzo Arola nait le 24 février 1892 à Buenos Aires au 3378 de la Calle Salta. Son surnom d’enfance est « Lalo ».

Vers 14,15 ans, il joue de la guitare en autodidacte avec son frère ainé José Enrique Arola. Ils se produisent dans les cafés, animent des mariages.


1906 : Il rencontre le pianiste Prudencio Aragon, dit « El Yoni » qui écrit le tango « El Talar ». Prudencio Aragon jouait avec son frère Pedro, violoniste, et le bandonéoniste Ricardo Gonzales (dit El Mochila) au café La Marina.

Lorenzo découvre le bandonéon avec El Mochila.

Puis il rencontre « Don Vincete » : Vincete Greco !

Lorenzo apprend à jouer du bandoneon « d’oreille ». Il ne lit pas la musique.

En 1909 il compose d’instinct « una noche de Garufa ». Francisco Canaro écrira la partition pour le violon et plus tard, Carlos Hermani Macchio pour le piano ? Ce titre est publié en 1911.

A 19 ans, il signe un contrat pour jouer à Montévideo.

Un an plus tard, il crée le Quarteto Arola avec Tito Rocatagliata au violon, Luis Gregorio Astudillo à la flûte et Emilo Fernandez à la guitare à 9 cordes.

Lorenzo Arola, devenu professionnel, décide d’apprendre la musique.

Lors d’un voyage à Mercedes (à environ 100 kms de Buenos Aires), il rencontre l’amour de sa vie, Delia Lopez.

En 1913 Lorenzo Arola prend son nom d’artiste et devient Eduardo Arolas.


Il se consacre à l’étude du solfège et de l’harmonie. Il compose « Delia », « Derecho viejo », « Rawson », « La Guitarrita », titre dédié au guitariste Mario Pardo, ainsi que « Fuegos Artificiales » en collaboration avec Roberto Firpo.

En 1914 Arolas cherchait un pianiste. Augustin Bardi se présente avec une partition écrite en vert, un projet de tango pas encore terminé. Une profonde amitié naîtra entre ces deux monstres sacrés. Le tango écrit à l’encre verte, cet immense standard s’appellera « Tinta Verde ».

Sa relation avec Delia est un désastre. Trop d’histoires avec d’autres femmes, histoires avec d’autres hommes pour Delia. Vie de bohème d’où l’alcool n’est pas exclu !


En 1916 il rencontre un gamin de 17 ans en paraissant tout au plus 12 ou 13 : Julio De Caro surnommé alors Billiken (du fait de la Billiken-mania qui sévissait en Amérique du Nord vers 1909/1911).


Julio de Caro joue dans la formation de Arolas. Il y compose son premier tango « Mala Pinta ».

Le rythme passe de 2/4 à 4/8, la musique devient plus lente et triste.

Pascal Contursi et Eduardo Arolas se rencontrent à Montevideo. Le tango « La Guitarrita » reçoit un texte poétique et devient « Qué querés con esa cara » qui entrera au répertoire de Gardel.

En 1917 il est le bandonéoniste vedette du grand orchestre issu d’une fusion entre Francisco Canaro et Roberto Firpo, spécialement créé pour le Carnaval de Rosario.

1919/1920 : Ils jouent à Montévideo et dirige une formation de 8 musiciens dont Julio De Caro surnommé « Il poeta del violino ». Très grand succès !

Un conflit éclate au sein de l’orchestre pour des raisons d’argent. José Rizzutti et Julio De Caro s’en vont. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans le milieu tango de Buenos Aires.

Deux jours plus tard, Pedro Maffia se met en contact avec Billiken pour former un cuarteto avec José Rosito et José Rizzutti. Arolas et Julio De Caro ne se verront plus.

Arolas écrit « Retintin », « Marron Glacés », « El Chanar » puis « Lagrimas » qui semble être un autoportrait.

Maipo est le nom d’un fleuve du Chili. C’est aussi le nom d’une bataille célèbre survenue en 1818. La victoire du général San Martin qui fera à jamais du Chili un état indépendant. 100 ans plus tard, Arolas compose « Maipù » dédié à cette victoire. Julio De Caro l’enregistrera en 1928.

Maipù semble en même temps être l’essai d’un autre tango célèbre de Arolas « El Marne ». Autre fleuve, autre bataille ! Force et sensibilité caractérisent ces œuvres. Ciriaco Ortiz en enregistre une version en 1933, Troilo en 1952, après lui Fresedo, Pugliese, Piazzolla, entre autres reprendront cet œuvre.

En 1918 Arolas forme le « Sexteto Buenos Aires ». C’est une énorme nouveauté et un coup de maître.

Il annonce ce qui sera plus tard un modèle instrumental de référence : 2 violons, 2 bandonéons, 1 piano et 1 contrebasse.

Arolas compose « Dinamita » dédié à « « mes chers pères et frères ». Il cherche en son frère Enrique le soutien des premières heures, l’époque où il lui apprenait à jouer de la guitare.

C’est à cette époque que Eduardo Arolas vit LE drame de sa vie. Une double trahison dont il ne se remettra jamais. Delia le trompe et part vivre avec son frère.

Arolas pense tout laisser tomber. Il réside à Montévideo, à distance de Buenos Aires.

Il répond à Mario Lombard qui lui offre la possibilité d’une tournée à Paris. Proposition que recevra également Manuel Pizarro.

En 1920, il embarque sur le « Lutetia »…



En 1922, une fête est organisée pour le retour de Lorenzo à Buenos Aires. Un prix spécial est remis pour le tango « El Marne ».

Arolas compose « Pobre Gauchos ». Pour ne pas penser à Dalia, il pense et ne pense qu’à composer encore et encore.

Chez un ami, la maison du docteur Papariello, il compose trois tangos en une seule nuit. « E poi Batazar », « Palmo a Palmo », et « Palo errao ».


C’est dans cette même maison qu’il reprend une ancienne partition inachevée au titre bizarre, « La Cachila », la plus belle, ou l’une de ses plus belles compositions. Aucune dédicace sur la publication d’origine. Qui est Cachila ? Delia ? Une autre femme ?

(La Cachila par Osvaldo Pugliese en 1952)

La Cachila comporte deux thèmes, un premier thème triste, l’autre moderne et brillant. Deux états d’esprit, ce tango aurait-il été composé en 2 fois ?

Janvier 1922 à Montévideo. Un enfant meurt dans la rue suite à un accident. Arolas est impliqué. Le procès pour homicide est inévitable. Avocat, témoignages… Très gros ennuis en vue. Arolas doit se tenir le plus loin possible de Montévideo.

Il décide de partir, Paris est le refuge idéal car entre la France et l’Uruguay il n’existe pas de convention.

Au dernier moment, il signe un contrat pour jouer à Monte Carlo. Il n’y connait personne, s’y ennuie, se sent étranger. Taciturne et seul, il boit. Delia l’obsède. Il pense revenir à Buenos Aires.

1923, à Madrid, l’amour de Flora Merino ne suffit pas à le retenir. Dans le train pour Paris, la pensée obsédante de Delia ne le quitte pas.


1924 : A Paris, Arolas connaît Bernadette, danseuse au cabaret « Le Perroquet » où joue l’orchestre de son ami Manuel Pizzarro. Bernadette, bien que fiancée, tombe amoureuse de Arolas, sans se préoccuper qu’il soit ivre de temps à autre ou qu’il parle souvent de Delia.

Arolas sombre dans la dépression, sa capacité créative se réduit à néant.


En deux ans, il ne compose que « Place Pigalle » dédicacé à ses propres souvenirs alors qu’il jouait au Royal Pigall de Buenos Aires 11 ans plus tôt en, 1912. Arolas boit bien plus qu’il ne joue.

Juillet, Août, atteint d’une maladie pulmonaire, il consulte souvent le médecin.

Arolas, malade, pense rentrer à Buenos Aires et Bernadette dit qu’elle le suivra.

Nuit du 9 septembre 1924, Arolas quitte le Coq Hardi à Montmartre après avoir beaucoup consommé. Il se fait sérieusement agresser dans la rue et reste des heures blessées sur le trottoir. Craignant le mari jaloux, avec Bernadette, ils se réfugient chez Pizzarro.

Mais Arolas, pas vraiment lucide, oscille entre alcool et tabac. Il entre à l’hôpital Bichat. Il s’y éteint le 29 septembre en murmurant le surnom de Delia « Mi chiquita, mi chiquita ». Il est inhumé le 2 octobre au cimetière Parisien de Saint Ouen. Les Argentins présents à Paris, dont Manuel Pizzarro, suivent le cortège.

Très vite après l’enterrement, deux versions différentes des causes de sa mort se font entendre, ce qui alimentera aussitôt la légende des deux morts de Arolas.

-Le diagnostique officiel de l’hôpital Bichat stipule un décès suite à une tuberculose pulmonaire.

-Mais se développe en même temps la conviction que Arolas ait été poignardé dans une rue de Montmartre par le fiancé jaloux et trompé, version alimentée par Bernadette puis plus tard par Enrique Cadicamo dans une célèbre poésie, « Desengano ».

Une version sensiblement différente avance que Arolas aurait été passé à tabac par 5 ou 6 maquereaux commandités par le fiancé jaloux et qu’il serait entré à l’hôpital dans un état grave. Idée soutenue par Horacio Ferer et Ricardo Garcia Blaya considérant cette mort plus présentable vue le caractère romanesque du personnage.

Manuel Pizarro, dans un article publié en 1970, écrit sa version des faits : « C’est vrai que Arolas avait eu de gros ennuis avec des gens du milieu dont il avait séduit la femme et qu’il fut passé à tabac, mais ce ne fut pas la cause de sa mort ».

Où se termine la légende ? Où commence la réalité ?

20 ans plus tard…

D’avril à Août 1944, le cimetière de Saint Ouen subit 4 bombardements. Il faudra 4 années pour réorganiser l’indescriptible chaos des sépultures éparpillées. Mais qui pouvait vraiment garantir l’exacte correspondance entre les dépouilles et les tombes ??

30 ans plus tard…

En 1954, Mariano Mores se produit à Paris. Il est chargé par la SADAIC (Sociedad Argentina de Autores y Compositores de Musical), la SACEM argentine, de faire rapatrier les restes d’Arolas à Buenos Aires.

Le 19 avril, un DC6 de la Aerolineas Argentinas atterit à l’aéroport d’Ezeiza, ramenant sur sa terre natale les restes d’Eduardo Arolas qui reposent depuis au cimetière de La Chacarita.

Un homme de 30 ans est là, il s’appelle Enrique Arola, comme son grand-père. C’est le fils de Delia Lopez.

Parmi les 116 compositions d’Eduardo Arolas, on trouve quelques standards dans diverses versions de divers orchestres :  « Una noche De Garufa (1909) » ; « Derecho Viejo » (1916) ; « La guitarrita » (1916) ; « Comme il faut » (1916) ; « El Marne » (1918) ; « La Cachila » (1921).

Il existe de nombreuses définitions du tango, des regards variés révélant bien souvent, plus la pensée de l’observateur que le tango lui-même ; comme par exemple : la pensée triste qui se danse, ou encore l’expression de ces aventuriers du travail inventant un langage fédérateur universel, sorte de tour de Babel inversée ou même simplement l’expression d’un message, qu’il soit populaire, politique, personnel.


Avec Arolas, en dehors de sa première période, celle de « Una noche de Garufa », autrement dit après Delia, le tango devient très vite un art qui se danse à trois : le couple qui danse… et l’autre !...

L’autre dont l’absence est tellement envahissante qu’elle accapare toute l’attention, d’où pourrait découler d’une certaine façon, cette autre définition du tango : « La douloureuse réunion de l’amour et de la trahison dans le lit de la passion, un combat archaïque entre la vie et la mort, dont on sait au plus profond de nous qui en sera l’ultime vainqueur.

 

La construction des tandas répond à des règles précises attendues par les danseurs passionnés de tango argentin.

Connaître ces règles est impératif pour le TDj, surtout s’il souhaite en jouer et construire une tanda originale autour d’un thème différent de ceux rencontrés habituellement.

Pour Arolas, j’ai choisi 4 orchestres : Juan D’Arienzo ; Carlos Di Sarli que j’ai joint à Osvaldo Fresedo et Osvaldo Pugliese !

C’est D’Arienzo qui laisse dans sa discographie le plus d’enregistrements consacrés à Eduardo Arolas puisqu’on en connait le penchant pour le style dansant du 2/4 et la « guarda vieja ».

J’ai donc composé 1 tanda de D’Arienzo avec des tangos arrangés par Rodolfo Biagi de 1936 à 1938 : « Comme il faut », « La Guitarrita » et « Rawson », j’aurais pu y ajouter « Retintin ».

1 tanda de D’Arienzo de l’âge d’Or (années 40) avec « Maipo », Derecho viejo » et « Fuegos Artificiales » !

1 tanda de D’Arienzo  des années 50 : « El Marne », « La Guitarrita » et « La Trilla ».

1 tanda Di Sarli/Fresedo des années 30 : « Una noche de Garufa », « La Cachila » et « Retintin ».

1 tanda Di Sarli/Fresedo des années 50 : « Tinta verde », « Catamarca » et « La Trilla ».

1 tanda Osvaldo Pugliese : «Derecho viejo », « Suipicha » et « Lagrimas ».

Mais d’autres orchestres ont interprété avec succès des compositions de Arolas : Au premiers rangs desquels on trouve Francisco Canaro, Roberto Firpo, Florindo Sassone, La Orquesta Tipica Victor, Anibal Troilo et, et le grand Astor Piazzolla qui a même créée un titre en l’honneur de Arolas. Des orchestres contemporains font régulièrement des adaptations de Arolas : Solo Tango, La misteriosa Buenos Aires,La Argentina Tango Orquesta, et tant d’autres…



 

A bailar !

Sources : Giovanni Minicilli

 

 

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